• Le Japon est-il patriarcal ?

    Un Européen qui ne connaît du Japon que l’image qu’il lui renvoie répondra catégoriquement : oui. L’a-t-il toujours été ? Encore oui. Bien sûr, l’image des clans fondés autour d’un patriarche et d’une époque guerrière glorieuse rend la réponse sans appel. Pourtant, si on se plonge plus profondément dans l’Histoire de ce pays, on en vient à douter de la radicalité de cette réponse.

    Il ressort de cette étude que le Japon n’est devenu patriarcal à proprement parler qu’avec l’instauration du code civil et l’application systématique à toutes les couches de la société des doctrines (néo) confucianistes chinoises lors de la restauration Meiji en 1868. Et le système qui dirigeait le Japon avant cela en ressort plus complexe qu’il en a l’air : sans être totalement patriarcal, ni matriarcal, il est alors qualifié de système-jumeau : 双系制.

    Dans Mort du père et place de la femme au Japon, Nilsy Desaint explique que les textes chinois qui nous renseignent sur la protohistoire japonaise font état d’une reine, Himiko, régnant sur le pays du Yamatai. De plus, la déesse majeure et fondatrice de la religion japonaise, Amaterasu, est une femme. Entre autres sur ces constatations, elle conclut que la société japonaise préhistorique était peut-être matriarcale. Si on considère que le patriarchisme a été engendré par l’assimilation du Conficianisme chinois (la société chinoise fonctionne du fait de cette pensée sur un mode extrêmement patriarcal), on peut affirmer que le passage d’un système à l’autre s’est fait à Asuka, avec la Constitution en 17 articles de Shôtoku Taishi (régent d’une impératrice, précisons-le) basée une étude approfondie du modèle chinois.

    Il ne faut cependant pas oublier un détail : la spécificité japonaise qui consiste à assimiler les techniques des autres peuples et les transformer pour pouvoir les adopter. Les Japonais ont longtemps cherché une particularité qui ferait d’eux un peuple souverain égal à ses voisins plutôt qu’un simple satellite de l’Empire chinois. Si elle existe, il semblerait que cette particularité soit en fait cette capacité d’assimiler en les japanisant les techniques venues de l’étranger (je consacrerai bientôt un long article à cette spécificité japonaise).

    Ainsi, le Confucianisme au Japon jusqu’à Edo est un Confucianisme japonais, c’est à dire qu’il n’est pas une application systématique du système chinois. La preuve en ce qui concerne Asuka est que la Constitution en 17 articles organisait surtout la bureaucratie du nouveau gouvernement et ne concernait donc en grande partie que les nobles. Cette première assimilation du système chinois est donc resté confiné aux hautes sphères japonaises et ne s’est pas étendu au Japon profond.

    Pendant l’époque Heian, la fermeture des relations avec la Chine va permettre le développement d’une culture et d’une vie totalement japonaises sur les bases d’une vie à la chinoise (à la Cour). C’est encore la preuve de la particularité japonaise. Au Moyen-Age, les relations diplomatiques reprennent, et pour cette époque, nous possédons des preuves que le patriarchisme n’était pas totalement dominant. En effet, Luis Frois, moine portugais, décrit en 1585 dans son Européens & Japonais : Traité sur les contradictions & différences de mœurs son étonnement face à la grande liberté dont disposent les femmes au Japon par rapport aux Européennes.

    Au début d’Edo, avant la re-fermeture de ces relations, est réintroduit le Confucianisme du continent sous la forme du Néoconfucianisme. Cependant, ce Confucianisme est encore adapté à la sauce japonaise avec notamment la réorganisation de l’ordre d’importance des valeurs : par exemple, là où en Chine, la première vertu est la piété filiale, puis la relation au seigneur, au Japon, l'ordre est inversé. On peut donc en conclure qu’encore une fois, en adaptant la doctrine, le Japon l’intègre plus ou moins à son fonctionnement et cette introduction n’a pas fondamentalement transformé les pensées, seulement l’organisation administrative et sociale de la population.

    Cependant, la Restauration Meiji ne relève pas du même phénomène d’assimilation. Menacé par l’Occident et ce qu’il impose et inflige à ses voisins asiatiques, le Japon est forcé à l’ouverture et, pour éviter la colonialisation, doit prouver qu’il est un pays moderne et fort, dans le camp de force des colonisateurs et non des colonisés. Dans ce but, le nouveau gouvernement va réorganiser tout le pays – géographiquement, socialement, politiquement – afin de créer un Etat moderne à l’égale des Occidentaux. Ainsi, toutes les modifications apportées, qu’elles soient empruntées à l’Occident ou au continent asiatique, sont appliquées systématiquement à l’ensemble de la population. C’est donc la première fois que les modèles empruntés à des société patriarcales vont être assimilées en l’état, ce qui appuie donc le point de vue selon lequel le patriarchisme au Japon n’est pas un élément constant dans l’Histoire du Japon mais qu’il remonte en réalité à l’entrée du Japon dans la modernité.

     

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